XV
Pétersbourg, le 19 Décembre 1835
Je suis sûr, mon cher ami, que tu diras en recevant ma lettre qu'il vaut mieux tard que jamais et je l'aurai un peu mérité, car voilà déjà longtemps que je ne t'ai pas écrit de ces grandes lettres qui du reste (quoi que tu dises pour m'encourager) sont mal écrites et fort mal tournées, mais qui du moins ont le mérite de reproduire fidèlement tout ce que je ressens lorsque je pense à toi. Nous avons eu une quantité d'exercices et de répétitions de parades pour une bande d'autrichiens auxquels les manœuvres de Kaliche n'ont pas suffi et qui viennent encore à Pétersbourg pour nous regarder comme des bêtes curieuses et pour attraper des cordons; et puis j'avoue que les plaisirs ont aussi été un peu cause de ma paresse; le jour exercice, la nuit bal, de sorte que j'ai passé ces quinze jours à dormir chaque fois que je ne faisais ni l'un ni l'autre. Ne me gronde pas par ta prochaine lettre de m'être un peu trop amusé, mais maintenant que tout est fini, je te dirai qu'il m'a bien fallu rattraper un peu le temps perdu, car je suis resté deux mortels mois dans ma chambre à me soigner et à avaler des drogues, chose qui [n'] est nullement divertissante. Aussi maintenant Dieu merci je ne souffre plus du tout, il est vrai que je suis couvert de flanelle comme une femme qui relève de couches, mais ceci a le double avantage de me tenir chaud, puis de remplir le vide de mes habits qui sont devenus comme des sacs car j'ai maigri d'une manière extraordinaire; j'espère que tu dois être content, je ne ménage pas les détails. Je vais aussi te donner un aperçu de ma manière de vivre; je dîne tous les jours à la maison, mon domestique s'est arrangé avec le cuisinier de Panine qui me fournit déjeuner et dîner, très bons et très copieux, pour 6 roubles par jour, et moi je suis persuadé que c'est le peu de variété dans ma cuisine qui me fait beaucoup de bien, car mes maux d'estomac ont presque totalement disparu. J'ai été excessivement content de mon domestique pendant ma maladie. Il a eu le plus grand soin de moi, et je me le crois sérieusement attaché, mais il est d'une bêtise et d'un entêtement quelquefois révoltant; ce qui compense encore ces deux défauts c'est qu'il est parfait honnête homme, et ces hommes-là sont rares à Pétersbourg.
Voilà pour l'homme qui me sert, je vais maintenant te parler de mes chevaux dont je suis aussi très content quoiqu'ils me donnent beaucoup de tracas. Au commencement de notre rentrée en ville il m'a été impossible de trouver une seule écurie dans toute la Perspective, si ce n'est une excessivement loin de chez moi et pour laquelle on demandait 30 roubles par mois et 6 mois d'avance, et le cocher devait coucher à l'écurie. Tu penses bien que je n'ai pas accepté le marché, sur ces entrefaites, heureusement pour moi, il crève deux chevaux à Engelgart, qui demeure maintenant dans la maison Démidoff: il m'a offert les places qu'il avait vidées, ce qui m'a beaucoup arrangé; mais maintenant je suis de nouveau sur le pavé avec mon équipage, comment trouves-tu le calembour?, car il a fait venir des chevaux de l'intérieur. Cependant mon Antoine m'a annoncé ce matin qu'il était en négociation avec un tailleur, pour avoir son écurie, qui me la cédera, je crois, à un prix très raisonnable.
L'orage a éclaté, Troubeskoy, Gervet, et Zerkovski ont été passés à l'armée; on leur a donné 48 heures pour se préparer, puis trois feldjagerds sont venus les prendre, Gervet a été conduit au Caucase, Troubeskoy en Besse Arabie, et Zerkovsky à 300 verstes de Moskou. Nous avions espéré que cela fait, l'Empereur s'apaiserait contre notre régiment, mais nous avons eu un guignon incroyable; après avoir fait les répétitions de la parade, les unes meilleures que les autres, le grand jour arrive; nous avons tellement peur tous de mal aller devant Sa Majesté que la frayeur nous paralyse et que décidément nous avons été comme un tas de conscrits, aussi le lendemain 4 officiers au Corps de Garde, dont heureusement je n'étais pas. [Et] puis ce qu'il y a de pire c'est que le pauvre Coutoussoff, sans lui dire un mot, a été passé à l'infanterie. J'oubliais de te dire que le prince Troubeskoy avait été de suite à Zarske Selo pour remercier l'Empereur de ce qu'il avait fait un officier d'armée de son fils; 'histoire ne dit pas encore si le père de Coutousoff en fera autant, tu vois qu'il faut se tenir serré si l'on veut se promener à la Perspective pour prendre l'air et qu'il ne faut pas faire grande chose pour aller en cage, car décidément le temps est gros, et même très gros, et il faut beaucoup de précautions et de prudence si l'on est décidé à mener sa barque sans se heurter.
Mon cher ami, j'ai usé de ta permission pour aller chercher 500 roubles chez Klein et je t'avoue franchement que j'en ai été bien heureux car je ne savais plus où donner de la tête. Il a été excessivement aimable et m'a donné l'argent tout de suite sur un billet semblable à celui que je fais tous les premiers du mois quand je touche les 500 roubles. Quant à ton argent il l'avait déjà expédié. Il m'a dit qu'il l'avait fait comme tu peux bien le penser avec la plus grande économie.
Mes chemises ne sont pas arrivées et n'arriveront pas de si tôt, Creptovitch m'a annoncé qu'elles avaient été oubliées à Dresde, et qu'on me les expédierait par le premier courrier qui passerait par là, et ceci peut durer pas mal de temps. Malgré cela je n'achèterai pas de chemises au magasin comme tu me l'avais conseillé car voilà ce que j'ai fait: Alexandre a laissé ici 7 de ses vieilles chemises que j'ai fait m'arranger et j'espère qu'elles m'aideront à attendre les autres.
J'ai écrit une lettre à mon père. Il y en avait une pour toi. Si tu savais combien toutes les lettres de Soulz m'amusent et combien je vois que tu as attrapé juste sur le caractère de toutes les personnes que tu vois, surtout Nanine tu l'as parfaitement bien jugée, ce n'est pas une jolie personne, mais c'est véritablement une fille de mérite, qui est un trésor pour la famille et sans elle je suis sûr qu'Alphonse ne pourrait rien faire car depuis le temps que tu es à Soulz tu as pu voir par toi-même que mon père ne se laisse pas volontiers conseiller, et qu'il n'a de confiance pour ses propres intérêts que dans les étrangers, à l'exception de Nanine qu'il est accoutumé à voir au moins déjà depuis 8 ans mener la maison, car dans les dernières années de la vie de maman, elle se trouvait déjà à la tête de tout, tandis qu'Alphonse n'était qu'un enfant, de sorte que Nanine a pour elle l'habitude qu'a eue papa de la voir tout diriger, ce qui est mieux pour elle.
J'oubliais presque de te dire que j'ai reçu une grande lettre de Nanine dans laquelle je vois qu'elle se torture l'âme ainsi qu'Alphonse pour savoir comment ils feront pour te faire accepter du vin de paille qu'ils prétendent que tu trouves si bon et m'envoient une liste de ruses de comédie pour te le donner d'une manière détournée, et pour cela on me demande conseil. Mais comme nous ne sommes pas sur un pied à nous faire des petites surprises, je te prie de l'accepter tout simplement, ou bien je m'en ferai envoyer à Pétersbourg, ce qui sera la même chose et plus commode pour toi, seulement je les prierai de faire savoir à Monsieur Morty à Lubek qu'il viendra une caisse de vin à ton adresse pour qu'il la soigne bien.
Embrasse pour moi toute ma famille, dis-leur que je les aime de cœur, et toi je t'embrasse comme je t'aime, fort et longtemps.
d'Anthés
Петербург, 19 декабря 1835
Уверен, мой дорогой друг, что, получив это письмо, ты скажешь: «Лучше поздно, чем никогда», и замечание это будет, в общем-то, заслуженным, ведь я давно уж не писал тебе длинных писем, которые, впрочем (что бы ты ни говорил мне в ободрение), плохо написаны, да к тому же дурным слогом, но они обладают хотя бы тем достоинством, что верно передают всё, что я чувствую, думая о тебе. У нас было множество учений и репетиций парадов для шайки австрийцев, которым мало было манёвров в Калише, и они приехали в Петербург, чтобы любоваться на нас, точно на диковинных зверей, да ловить орденские ленты; вдобавок признаюсь, что и увеселения в какой-то мере были причиной моей лености: днём на ученье, ночью на балу, вот так и провёл я эти две недели, а спал только когда не был занят ни тем, ни другим. Не брани меня в следующем письме за то, что я сверх меры развлекался; теперь, когда всё позади, скажу, что мне пришлось навёрстывать упущенное время, поскольку два смертельно долгих месяца я просидел дома, лечась и глотая лекарства, — занятие отнюдь не весёлое. Теперь же, слава Богу, я совершенно здоров, правда, кутаюсь во фланель, словно женщина после родов, но в этом двойная польза — она меня не только греет, но и заполняет пустоты в моих мундирах, которые висят на мне, как мешки, так неимоверно я исхудал. Надеюсь, ты доволен, я не скуплюсь на подробности. Вот краткое описание моего образа жизни: ежедневно я обедаю дома, слуга договорился с поваром Паниных[111], который снабжает меня обедом и ужином, очень вкусными и сытными, за 6 рублей в день, и я убеждён, что такое отсутствие разнообразия моего стола идёт мне на пользу, поскольку боли в желудке почти совсем прошли. Я был чрезвычайно доволен своим слугой во время болезни. Он прекрасно за мною ухаживал и, кажется, сильно ко мне привязан, но порою бывает возмутительно глуп и упрям; однако эти его недостатки восполняются абсолютной честностью, а такие люди в Петербурге редки.
Это о слуге, а теперь расскажу о своих лошадях: я очень ими доволен, хотя и хлопот они доставляют немало. В самом начале по возвращении в город не было никакой возможности найти на всей Перспективе[112] конюшню — сыскалась только одна, да и та слишком далеко от меня, причём просили 30 рублей в месяц и за 6 месяцев вперёд, вдобавок кучер должен был ночевать в конюшне. Как сам понимаешь, я не согласился на эти условия, и тут, к моему везению, у Энгельгарта[113], а он сейчас живёт в доме Демидова, пали две лошади; он предложил мне освободившиеся места, и это вполне меня устроило; но сейчас ему прислали лошадей из деревни, и я снова оказался со своим выездом на улице (как тебе нравится каламбур?). Правда, мой Антуан утром объявил, что он сговаривался с портным, и тот уступает мне свою конюшню, кажется, по весьма разумной цене.
Гром грянул: Трубецкой, Жерве и Черкасский переведены в армию[114]; им дали 48 часов на сборы, после чего за ними приехали три фельдъегеря; Жерве увезли на Кавказ, Трубецкого в Бессарабию, а Черкасского за 300 вёрст от Москвы. Мы надеялись, что после этого Император перестанет гневаться на наш полк, но случилась невероятная катастрофа: после репетиций парада, прошедших одна другой лучше, наступает великий день; все мы так боимся плохо пройти перед Его Величеством, что страх парализует нас, в результате выглядели мы, точно толпа рекрутов, и на следующий день 4 офицера оказались на гауптвахте, по счастью, меня в их числе не было. Самое же скверное, что бедный Кутузов[115] без всякого предупреждения переведён в инфантерию. Забыл тебе сказать, что князь Трубецкой тотчас отправился в Царское Село благодарить Императора за то, что тот сделал сына армейским офицером. История пока умалчивает, поступит ли так же отец Кутузова[116]. Как видишь, надобно быть крайне осмотрительным, коли хочешь гулять по Перспективе и дышать воздухом, и немного надо, чтоб оказаться в клетке, ведь погода нынче грозовая, и даже очень грозовая, так что требуются большая осмотрительность и благоразумие, коли намереваешься провести свою лодку, ни на что не натолкнувшись.
Дорогой мой друг, я воспользовался твоим позволением взять у Клейна 500 рублей и откровенно признаюсь, был весьма счастлив, потому что просто уже не знал, как быть. Он был чрезвычайно обходителен и тотчас выдал мне деньги под расписку, подобную той, что я пишу, когда по первым числам каждого месяца получаю 500 рублей. Твои же деньги он уже израсходовал. Он сказал, что делал это, как ты сам понимаешь, с величайшей бережливостью.
Сорочки мои не прибыли, и будут не скоро, поскольку Хрептович[117]объявила, что их забыли в Дрездене и вышлют мне с первой же почтовой оказией, а это может надолго затянуться. И всё-таки я не стану покупать сорочек в магазине, как ты советовал, а сделал я вот что: Александр оставил здесь 7 своих старых сорочек, я отдал их подогнать на себя и надеюсь, что они помогут мне дождаться новых.
Я написал письмо отцу. В том же конверте было письмо и для тебя. Знал бы ты, как меня развлекают письма из Сульца, я вижу, насколько верно ты уловил характеры всех, с кем встречаешься, в особенности Нанин — о ней ты судишь совершенно правильно: девица она не красивая, но поистине достойная, подлинное сокровище для семьи; уверен, что без неё Альфонс ничего не смог бы сделать; ведь с тех пор, как ты в Сульце, ты и сам мог убедиться, что отец мой неохотно принимает советы, а деньги свои доверяет только посторонним; исключение составляет Нанин: он привык, что вот уже целых 8 лет она ведёт дом, взяв всё в свои руки ещё в последние годы жизни мамы, когда Альфонс был совсем ребёнком; в свой черёд она тоже привыкла, что папа видит, как она всем заправляет, это лучше всего для неё.
Едва не забыл сказать, что получил от Нанин длинное письмо, откуда понял, что и она, и Альфонс ломают голову, изобретая, как уговорить тебя принять в подарок соломенное вино[118], которое, по их мнению, тебе так нравится; посему они прислали мне целый перечень прямо-таки комедийных ухищрений, придуманных, чтобы вручить его тебе как бы невзначай, и спрашивают моего совета. Но раз уж между нами не те отношения, чтобы делать друг другу маленькие сюрпризы, прошу тебя, прими его попросту, или я напишу им, чтобы прислали его мне в Петербург, выйдет то же самое, а для тебя ещё удобнее, только тогда я попрошу их известить месье Морти в Любеке, что на твой адрес придёт ящик вина, чтобы он осторожно с ним обращался.
Обними за меня всю мою семью, скажи, что я сердечно люблю их, тебя же я обнимаю так же, как люблю, крепко и долго.
Дантес
XVI
Notre existence est vraiment une chose remarquable, jamais je n'ai vu plus d'accord; au moins moi, de mon côté, je n'ai pas le temps de faire un souhait ou former un dessein que tu l'as déjà rempli sans même le savoir; entre cent exemples que je pourrais citer, je choisirai celui de la gazette allemande sur laquelle par parenthèse je me suis trop étendu, chose que j'ai remarquée après avoir terminé ma lettre, mais mon très cher, je l'avoue franchement, je n'ai pas eu le courage de recommencer et puis la poste partait; mais enfin cette affaire du journal dont j'avais déjà envie de te parler lorsque tu étais encore avec moi, après que tu m'as annoncé ton voyage à Paris, la même envie m'a repris. J'ai toujours été retenu par la crainte de te donner des embarras, car je te connais et je savais que tu prendrais pour moi sur tes plaisirs, chose que je n'aurais jamais voulue. Mais lorsque j'ai vu que toi-même et qu'à ton propre gré tu t'es chargé du fardeau de débrouiller nos affaires, chose qui n'est pas facile, car voilà 30 ans qu'il у a du désordre et du pillage, alors j'ai pris mon courage à deux mains et je me suis décidé à t'en parler. Ma lettre n'a pas le temps de partir que j'en ai une de toi datée du 5 Décembre où tu m'annonces tes projets touchant cette affaire; vraiment, mon bien cher, la providence nous a gâtés! Je vais encore penser tout haut avec toi, et t'avouer franchement qu'autrefois et avant que je te connusse, je ne pouvais supporter un conseil et je le trouvais toujours donné à faux, et il m'était désagréable; avec toi, je puis te donner ma parole d'honneur, je [ne] m suis jamais surpris une autre pensée que celle-ci: "il a pourtant raison". Ne ris pas de mon amour propre, qui n'en a pas sa dose; je considère le sentiment que j'éprouve chaque fois que tu m'engages à faire quelque chose beaucoup plus important que tu ne crois; car quand deux êtres sont destinés à vivre ensemble, naturellement, l'un doit prendre le dessus sur l'autre et, la plupart du temps, plus d'esprits et plus d'expériences ne suffisent pas pour convaincre, et moi je considère comme un grand bienfait la confiance que tu as su m'inspirer; aussi tu ne peux t'imaginer combien le moindre petit compliment que tu m'écris me fait venir le rouge à la figure et me fait plaisir; c'est toujours les passages que je relis le plus souvent. C'est tout naturel: je suis fier de ce que tu sois content de moi: de ton fils! Je suis sûr que nous ferons un jour encore bien autrement des envieux que maintenant, surtout ceux qui nous approcheront assez pour voir notre bonheur. Voilà, mon cher, toutes les idées qui me passent par la tête quand je pense à toi; je pourrais t'arranger peut-être tout ceci plus élégamment, mais je serais toujours obligé à en revenir à te dire que je n'ai jamais aimé personne comme toi; et quand tu me dis, que tu ne pourrais me survivre s'il m'arrivait malheur, crois-tu par hasard que c'est une idée que ne [me] soit jamais venue? Mais moi je suis beaucoup plus raisonnable que toi, car je ne m'y arrête jamais et les chasse comme autant d'horribles cauchemars. Enfin que deviendrait notre existence si, pendant que nous sommes véritablement heureux, nous nous amusions à nous monter l'imagination et nous inquiéter de ce qui peut nous arriver de malheureux. Mais la vie deviendrait un supplice de tous les instants et certainement si tu n'étais pas heureux, personne après toi [ne] le mérite.
Mon cher ami, j'ai deux lettres à toi et je n'ai pas encore répondu ni à l'une ni à l'autre, mais ce n'est ni négligence ni paresse. J'ai fait des armes dernièrement chez Gruners, et j'ai reçu un coup de sabre sur la main qui m'a foulé le pouce et il n'y a que quelques jours que suis en état de m'en servir. J'ai du reste chargé l'imbécile de Jean-vert de te l'écrire, je ne sais s'il l'a fait mais maintenant que je vais tout à fait bien je vais tâcher de réparer le temps perdu.
Je vais commencer ma lettre par répondre à ce qu'il y a de plus intéressant dans la tienne. Comment le Roi te refuserait la seule grâce que tu lui as encore demandée! Cela n'est pas possible et du reste je ne crois pas qu'il puisse s'opposer formellement, c'est une simple démarche de sa part peut-être pour te faire voir qu'il lui est désagréable de te voir disposer de ton nom vis à vis [d'] un étranger; mais je suis bien sûr que bientôt tu recevras une lettre qui nous rendra heureux tous les deux. Je dis tous les deux, car tu me parles dans ta lettre comme si tu me supposais heureux de ce qu'il arrivait; tu n'as pas réfléchi une minute en écrivant ces lignes, car alors tu te serais rappelé certainement que ce qui te contrarie ne peut pas me faire plaisir, et là où tu trouves le bonheur, j'en trouve aussi; du reste c'est une idée à laquelle je me suis tout à fait fait de porter ton nom et je serais au désespoir d'être obligé d'y renoncer. Je crois [que] ce qu'il sera plus difficile d'obtenir, c'est une faveur de la part de l'Empereur, parce qu'en fait je n'ai rien fait pour la mériter. Une croix, il ne peut pas m'en donner car tout le monde crierait: un grade! Mon tour doit venir un de ces jours et s'il n'arrive rien de nouveau, tu me retrouveras probablement lieutenant car je suis le 2-me cornette et il y a trois vacances au régiment; je crois même qu'il ne serait pas politique de tourmenter en ma faveur, car la mienne repose seulement, je crois, sur ce que je n'ai jamais rien demandé, chose à laquelle ils ne sont pas accoutumés de la part des étrangers à leur service. Et autant que je puis juger par moi-même, la manière d'être de l'Empereur à mon égard vaut beaucoup mieux pour le moment que le peu qu'il pourrait m'accorder; au dernier bal d'Aniskoff Sa Majesté a été excessivement affable et a causé très longtemps avec moi. Pendant la conversation j'ai laissé tomber mon plumet, lorsque'il me dit en riant: «Voulez-vous bien vite ramasser ces couleurs car je ne vous permets de les quitter que pour prendre les vôtres», je lui répondis que j'acceptais d'avance cet arrangement. L'E[mpereur]: «Mais c'est aussi bien comme cela que je l'entends, mais comme il n'est pas probable que vous pourrez reprendre les autres de sitôt je vous conseille de vous en tenir à celles-ci»; sur quoi je lui ai répondu que les siennes étaient beaucoup trop bonnes et que je m'en trouvais beaucoup trop bien pour être si pressé de les quitter; alors il m'a fait une quantité de salutations, comme tu penses bien, en riant, et m'a dit que j'étais beaucoup trop aimable et trop poli, et tout ceci s'est passé au grand désespoir des assistants qui m'auraient mangé si les yeux pouvaient mordre.
En fait de nouvelles, il n'y a rien d'intéressant si ce n'est l'arrivée de Monsieur de Barante, ambassadeur des Français, qui a produit un effet assez agréable par son extérieur, tu sais que c'est là le grand point; aussi le soir de la présentation Sa Majesté m'a demandé si je le connaissais et a ajouté qu'il avait l'air d'un homme tout à fait comme il faut.
Madame Solovoy est bien malheureuse, elle vient de perdre sa mère subitement; cette pauvre princesse Gagarine avait si bonne mine que sa mort a étonné toute la ville; elle est morte d'une hydropisie de poitrine.
J'oubliais presque de te raconter ce qui fait depuis quelques jours le sujet de toutes les conversations de Pétersbourg, c'est vraiment une chose affreuse et si tu voulais confier ceci à quelques compatriotes à moi, ils seraient capables d'en faire un fameux roman. Voilà l'histoire: aux environs de Nowgrad se trouve un couvent de femmes parmi lesquelles s'en trouvait une fameuse dans le pays pour sa beauté. Un officier des dragons en tomba éperdument amoureux. Après l'avoir persécuté pendant plus d'une année entière, elle consentit enfin à le recevoir, à condition qu'il viendrait à pied au couvent et sans se faire accompagner par personne. Le jour arrivé il partit de chez lui vers la minuit et se rendit à l'endroit désigné et il y trouva la religieuse en question, qui sans lui dire un mot l'entraîna au couvent. Arrivé dans sa cellule, il trouva un excellent souper avec toutes espèces de vins. Après le souper il voulut profiter du tête-à-tête et commença par lui faire les plus grandes protestations d'amour; celle-ci, après l'avoir écouté avec le plus grand sang-froid, lui demanda quelle preuve il voulait lui donner de son amour pour elle. Lui promit tout ce qui lui passait par la tête — entre autre que si elle voulait consentir il l'enlèverait et l'épouserait — quand elle lui répondait toujours que cela ne lui suffirait pas. Enfin l'officier, poussé à bout, lui dit qu'il ferait tout ce qu'elle demanderait. Après lui en avoir fait prêter le serment, elle le prit par la main et le mena à une armoire, lui fit voir un sac et lui dit que s'il voulait le porter dans la rivière sans l'ouvrir, il n'avait qu'à revenir, qu'alors elle n'aurait plus rien à lui refuser. L'officier consent, elle le fait sortir du couvent, mais il n'avait pas fait 200 pas qu'il se trouva mal et tomba. Heureusement un de ses camarades qui l'avait suivi de loin lorsqu'il était sorti et qui l'avait attendu près du couvent, a couru de suite à lui. Mais il était trop tard: la malheureuse l'avait empoisonné et il n'a survécu que le temps nécessaire pour donner ces détails. Et lorsque la police ouvrit le sac, elle y trouva la moitié d'un moine horriblement mutilé; la religieuse fut aussitôt arrêtée et l'on fait son procès qui ne sera probablement pas long: si le pauvre diable n'avait pas été suivi de son camarade, certainement ces deux crimes seraient restés impunis car la coquine avait parfaitement tout bien calculé.
Adieu mon bien cher ami, je t'embrasse sur tes deux joues et je te souhaite la bonne année quoique cela soit inutile car ma sœur m'a écrit encore dernièrement que tu te portais à charmer.
Ton dévoué
[111] Возможно, речь идёт о Никите Егоровиче Панине.
[112] Перспектива — Невский проспект.
[113] Вероятнее всего, полковник Александр Егорович Энгельгардт (1801—1844), женатый на Анне Григорьевне Демидовой и живший в доме своего родственника Анатолия Николаевича Демидова (совр. адрес — Невский пр., 54).
[114] 27 октября 1835 г. князь Сергей Васильевич Трубецкой был переведён в Орденский кирасирский полк, Николай Андреевич Жерве — в Драгунский полк в Нижнем Новгороде, Михаил Борисович Черкасский — в Глуховский кирасирский полк.
[115] 16 ноября 1835 г. граф Василий Павлович Голенищев-Кутузов был переведён в Преображенский полк.
[116] Граф Павел Васильевич Голенищев-Кутузов (1773—1843), петербургский генерал-губернатор, отец графа В. П. Голенищева-Кутузова.
[117] Графиня Е. И. Хрептович (см. прим. 8[100], письмо XIII.)
[118] Вино из винограда, подвяленного на соломенном мате.